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Le privilège blanc est aussi inscrit dans vos objets du quotidien

Le racisme est un phénomène structurel, et le développement technologique, bien qu'étant perçu comme un espace neutre, est loin d'en être exempt.

Le meurtre de George Floyd en mai 2020 a donné lieu à une séquence désormais bien connue, manifestations massives et prises de position publiques pour affirmer une évidence pourtant largement documentée : le racisme n’est pas une somme de dérapages individuels, mais un phénomène structurel.

On sait le voir, et cela a été largement dénoncé, dans certaines institutions. C’est beaucoup moins le cas dès lors que l’on s’éloigne des institutions visibles (police, justice, emploi) pour s’intéresser à des domaines perçus comme plus neutres, et en particulier à la science et à la technologie. Elles continuent de bénéficier d’un statut à part : objectives, neutres, extérieures aux rapports sociaux. Là, une autre idée persiste : celle selon laquelle les objets techniques seraient, par nature, en dehors de tout soupçons.

C’est précisément cette idée qu’il faut interroger.

Oeuvre de Drziz Gueye, 2020.
Oeuvre de Drziz Gueye, créé suite au meurtre de George Floyd (2020)

La neutralité scientifique, une fiction confortable

La science bénéficie d’un statut particulier. Elle est associée à l’objectivité, à la rigueur, à une forme de vérité qui dépasserait les intérêts et les biais individuels. Cette représentation ne relève pas seulement d’une confiance dans les méthodes scientifiques ; elle produit aussi un effet politique : elle tend à placer les productions scientifiques et techniques hors de portée de la critique ordinaire. Elle permet aussi d’éviter de se poser certaines questions : si les objets techniques sont neutres, alors les inégalités qu’ils produisent ne peuvent venir que de leurs usages.

Dans ce cadre, les inégalités sont le plus souvent pensées en termes d’accès : qui devient scientifique, qui ne le devient pas, qui finance la recherche, qui en bénéficie. Ces questions sont essentielles, mais elles laissent de côté un aspect plus discret et plus dérangeant : celui de la manière dont les objets techniques eux-mêmes peuvent incorporer et reproduire des hiérarchies sociales.

Autrement dit, il ne s’agit pas seulement de savoir qui fait la science, mais ce que la science et la technique font.

Quand les biais deviennent des infrastructures

Les travaux sur les systèmes de reconnaissance faciale offrent un exemple particulièrement éclairant. En 2019, une étude menée par le National Institute of Standards and Technology a montré que les taux de faux positifs étaient significativement plus élevés pour les populations afro-américaines et amérindiennes que pour les populations blanches. L’écart n’est pas marginal : il peut aller de un à dix, voire davantage selon les systèmes testés.

Ce n’est pas un détail technique. Lorsque ces outils sont intégrés à des dispositifs policiers ou judiciaires, ils se traduisent par des identifications erronées, des contrôles injustifiés, des arrestations d’innocents. Et selon votre couleur de peau, les conséquences ne sont pas abstraites.

Face à ces constats, une explication revient fréquemment : ces systèmes seraient encore imparfaits, appelés à s’améliorer avec le temps. Cette lecture a l’avantage de préserver l’idée d’une technologie fondamentalement neutre, temporairement défaillante. Il suffirait d’améliorer les modèles, d’élargir les données, d’investir encore. Mais cette lecture passe à côté de l’essentiel.

Les biais observés ne sont pas seulement le produit d’erreurs techniques. Ces biais sont connus, documentés, critiqués depuis des années. Leur persistance dit autre chose : ils ne sont pas corrigés parce qu’ils ne sont pas traités comme prioritaires. Ce qui est en jeu n’est pas seulement une limite technique, mais une hiérarchie implicite de ce qui mérite ou non d’être résolu.

Ce que montrent ces systèmes, ce n’est pas simplement une difficulté à reconnaître certains visages. C’est une hiérarchisation, inscrite dans les pratiques de conception, des publics jugés importants et de ceux qui le sont moins.

Ce que l’histoire des technologies nous apprend

Ce phénomène n’est pas nouveau. Bien avant l’intelligence artificielle, d’autres technologies ont produit des effets similaires. Pendant des décennies, les premières pellicules photographiques, largement utilisées au milieu du XXe siècle, étaient calibrées pour restituer correctement les peaux claires. Les visages noirs apparaissaient sous-exposés, les détails disparaissaient, les contrastes étaient mauvais.

Le problème était connu. Pourtant, il n’a été corrigé que tardivement, et pour des raisons qui en disent long sur les logiques à l’œuvre. Ce ne sont pas d’abord les critiques des communautés concernées qui ont conduit à des ajustements, mais les plaintes dans les années 1970 d’industriels, notamment dans les secteurs du chocolat et du mobilier, dont les produits étaient mal rendus sur les photos publicitaires.

Ce n’est pas une interprétation. C’est un constat. L’ancien directeur de la recherche de Kodak l’a reconnu lui-même : « ce n’est jamais la peau noire qui a été considérée comme un problème sérieux à l’époque ». Autrement dit : le problème n’a été résolu par l’entreprise que lorsqu’il a affecté des intérêts économiques jugés importants.

Mais une autre question éclaire encore davantage ce problème. Pourquoi les communautés directement concernées n’ont-elles pas imposé ce sujet plus tôt, alors même que les années 1970 sont marquées par des luttes majeures pour les droits civiques ?

La réponse, documentée par Lorna Roth, est brutale dans sa simplicité : « Le grand public considérait que ces choses étaient basées sur la science et ne pouvaient donc pas être modifiées ». [1]

Ainsi, la neutralité scientifique ne sert pas seulement à décrire le monde : elle produit un effet de clôture. Elle rend certaines injustices plus difficiles à contester, parce qu’elles apparaissent comme techniques, objectives, presque naturelles. Ce n’est pas seulement que certains problèmes ne sont pas traités. C’est qu’ils deviennent, dans certains cas, impensables comme problèmes par ceux qui en sont les victimes.

Conséquence de ces deux mouvements : ce qui est considéré comme un défaut technique dépend moins de son ampleur que de l’importance accordée aux personnes ou aux objets qu’il affecte. Ainsi, les trajectoires techniques ne sont pas simplement guidées par des contraintes objectives, mais par des systèmes de valeur.

Déplacer le regard

Pris ensemble, ces exemples dessinent une régularité. Les technologies ne se contentent pas de refléter le monde social ; elles en prolongent certaines logiques. Elles traduisent, dans leurs modes de fonctionnement, des priorités, des angles morts et des hiérarchies. Elles ne sont pas extérieures aux rapports de pouvoir : elles en sont une des expressions.

Cela ne signifie pas qu’elles seraient intentionnellement conçues pour discriminer. La question de l’intention, si elle peut avoir une pertinence morale, est insuffisante pour comprendre les phénomènes observés. Ce qui est en jeu relève de configurations plus larges, dans lesquelles des choix techniques, économiques et organisationnels convergent.

Si l’on admet cela, alors une partie du débat doit être reformulée. Il ne s’agit plus seulement d’identifier des usages problématiques ou des acteurs malveillants, mais d’interroger les conditions dans lesquelles certaines trajectoires technologiques deviennent possibles, légitimes et durables.

Continuer à considérer la science et la technologie comme des espaces neutres revient à se priver d’une partie de l’analyse. Cela conduit à chercher les causes des inégalités là où elles sont les plus visibles, tout en laissant intactes les structures qui contribuent à les produire ailleurs.

Reconnaître que les objets du quotidien peuvent incorporer des formes de privilège ne signifie pas leur attribuer une intention. Cela signifie prendre au sérieux le fait qu’ils sont le produit de contextes sociaux, et qu’à ce titre, ils peuvent les reproduire. À défaut, le risque est simple : oublier que le combat pour la justice passe aussi par les objets scientifiques et technique, des algorithmes d’intelligence artificielle aux molécules que l’on met sur le marché.

[1] Lorna Roth, scholar at Concordia University: Roth, Lorna. April, 2009. “Looking at Shirley, the Ultimate Norm: Colour Balance, Image Technologies, and Cognitive Equity,” in Canadian Journal of Communication. Vol 34, No. 1, 2009: 111 – 136.