Quels choix technologiques pour un modèle sociétal durable ?
La question paraît à la fois urgente et nécessaire. Elle est pourtant mal posée. Elle suppose que nous pouvons choisir nos technologies en fonction de leur contribution à la durabilité. Or, dans les faits, ce n’est pas ce que nous faisons.
Les promesses persistantes de la technologie
Les discours contemporains sur l’innovation s’appuient sur un ensemble de promesses remarquablement stables dans le temps. Philippe Bihouix en identifie trois principales : une promesse d’abondance, une promesse de libération du travail, et une promesse d’augmentation des capacités humaines.
Ces promesses ne sont pas nouvelles. On en trouve déjà la trace au XVIe siècle chez Francis Bacon, pour qui la technique devait permettre de corriger les défauts du monde et d’en reprendre le contrôle. L’idée que l’innovation puisse résoudre les problèmes qu’elle rencontre ne date pas de l’ère numérique.
Ce qui change, en revanche, ce sont les systèmes techniques dans lesquels ces promesses s’inscrivent. Loin d’être des ruptures, les nouvelles technologies viennent s’ajouter à des infrastructures existantes, qu’elles complexifient et dont elles dépendent. Réseaux énergétiques, chaînes d’approvisionnement, systèmes de transport : chaque innovation repose sur des couches préexistantes et contribue à en renforcer la dépendance.
Dans ce contexte, les “solutions” technologiques apparaissent souvent moins comme des transformations qui vont apporter des réponses que comme des prolongements de l’existant. Elles permettent de maintenir un certain mode de vie, en déplaçant les contraintes plutôt qu’en les résolvant.
Innover pour que rien ne change
Un autre déplacement s’est opéré au cours des dernières décennies : Etienne Klein rappelle que le mot “progrès” a progressivement disparu des discours politiques, remplacé par celui d’“innovation”. Ce glissement n’est pas anodin.
Le progrès renvoie à une direction, à une transformation souhaitable du monde. L’innovation, elle, est devenue un objectif en soi. Elle est supposée produire de la croissance, de l’emploi, de la compétitivité. Dans cette logique la question des valeurs que porte l’innovation n’est jamais posée.
Il n’y a pas de remise en question de la société à travers l’innovation. Innover consiste à faire les choses autrement pour pouvoir continuer à faire la même chose. Produire, consommer, commercer comme avant, sans remettre en cause les finalités de ces activités.
Dans cette perspective, l’innovation ne sert pas à transformer le modèle, mais à le stabiliser. Elle permet d’absorber les tensions, de contourner les limites, de retarder les remises en question.
Autrement dit : on innove pour que rien ne change.
Des limites matérielles difficiles à contourner
Ce décalage entre promesses et réalités se heurte à une contrainte que les discours sur l’innovation tendent à minimiser : la finitude des ressources.
Les technologies contemporaines reposent sur des matériaux dont l’extraction est coûteuse, énergivore, et souvent destructrice. Les processus de recyclage, fréquemment présentés comme une solution, se heurtent à des limites physiques bien documentées. Les pertes de matière sont inévitables ; certains usages dispersent les ressources de manière irréversible ; les alliages complexes rendent la récupération extrêmement difficile.
Dans ce contexte, la notion de “croissance verte” apparaît comme une tentative de concilier des objectifs difficilement compatibles. Produire davantage, tout en réduisant l’impact environnemental, suppose des gains d’efficacité qui, dans les faits, sont souvent compensés par une augmentation des volumes.
Les exemples abondent. Des technologies présentées comme durables (éolien par exemple) reposent sur des chaînes d’approvisionnement intensives en ressources rares. Des objets conçus pour optimiser le confort ou la performance introduisent une complexité qui les rend plus fragiles, plus difficiles à réparer, et plus dépendants de systèmes techniques étendus.
Comment peut-on par exemple parler de voiture propre alors que nous misons tout sur la puissance et la taille des véhicules, que les peintures utilisées, l’électronique ou l’habitacle font appel à des métaux et du plastique qui ne seront jamais réutilisés ? Ce paradoxe s’explique car la croissance verte se base aujourd'hui sur l’unique critère du climat, en oubliant la finitude des ressources, la préservation de la biodiversité, la qualité du sol et des eaux...
Ce que nos choix technologiques révèlent
Face à ces constats, une question devient centrale : sur quels critères orientons-nous l’innovation ?
Aujourd’hui, la réponse est relativement claire. Les choix technologiques sont largement structurés par des objectifs de productivité, de compétitivité et de croissance. Ce sont ces critères qui déterminent ce qui est développé, financé, diffusé. D’autres dimensions (sociales, environnementales, politiques) existent, mais elles interviennent souvent à la marge, comme des ajustements ou des contraintes, rarement comme des principes structurants.
Ce déséquilibre a des conséquences directes. Il conduit à privilégier des technologies qui renforcent certaines dynamiques (accélération, complexification, dépendance) au détriment d’autres formes possibles d’organisation (sobriété, résilience, autonomie locale).
Les propositions dites “low-tech”, défendues notamment par Philippe Bihouix, s’inscrivent dans cette tension. Elles ne consistent pas à rejeter la technologie, mais à en redéfinir les usages et les priorités : privilégier des solutions plus simples, plus robustes, plus réparables, et moins dépendantes de ressources rares.
Mais cette approche soulève immédiatement une autre question.
Une tension politique difficile à éviter
Comme le rappelle Olivier Rey, les choix technologiques ne sont pas seulement des choix techniques ou économiques. Ils sont aussi liés à des enjeux de puissance.
Les grandes avancées technologiques ont historiquement été étroitement associées aux capacités militaires, industrielles et politiques des États. Dans un monde globalisé, où les rapports de force restent structurants, s’écarter des trajectoires dominantes n’est pas sans risque.
Un pays ou une société peut-il choisir de privilégier des technologies moins intensives, moins productivistes, plus orientées vers le bien-être, sans se mettre en situation de vulnérabilité face à d’autres acteurs ? Peut-on ralentir, simplifier, relocaliser, sans perdre en capacité d’action ou d’influence ?
Ces questions n’ont pas de réponse simple, mais elles déplacent le débat. La question initiale, quels choix technologiques pour une société durable, ne peut pas être traitée uniquement en termes techniques. Elle suppose d’interroger les finalités que ces choix servent, les critères qui les orientent, et les rapports de pouvoir dans lesquels ils s’inscrivent.
Ce que montrent les débats et les impasses d’aujourd’hui, c’est que les technologies ne sont pas choisies dans l’abstrait. Elles prolongent des modèles, des priorités, des visions du monde. Dans ces conditions, la question n’est pas seulement de savoir quelles technologies adopter. Mais de savoir ce que nous cherchons réellement à maintenir ou à transformer à travers elles.
Les propos de cet essai proviennent des interventions de la conférence organisée par l'Association des Centraliens "Quels choix technologiques pour une société durable" du 13 avril 2016