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L'innovateur qui pense ne pas avoir le choix

Plus je travaille sur la recherche et l'innovation responsable, plus je me heurte au même paradoxe : nous ne cessons de demander aux innovateurs d'être plus responsables, tout en organisant les systèmes d'innovation de manière à leur rendre de plus en plus difficile la possibilité de faire leurs propres choix.

J'ai passé des années à travailler sur la recherche et l'innovation responsable. Je crois profondément que la responsabilité est importante. J'ai élaboré des méthodes et des outils précisément autour de l'idée que la science et la technologie devraient être développées différemment, en accordant une plus grande attention aux conséquences sociales et environnementales et en impliquant une diversité d'acteurs.

Mais plus je travaille dans les systèmes d'innovation, plus je me demande si le problème ne réside pas seulement dans l'absence de cadres de responsabilité, mais aussi dans le type d'innovateurs que ces systèmes produisent et valorisent.

L’une des idées les plus marquantes développées par Xavier Pavie dans L’innovation à l’épreuve de la philosophie[1] est précisément que l’innovation ne souffre pas seulement d’un manque d’éthique. Elle souffre d’un manque de liberté.

Cela peut sembler abstrait à première vue, mais ce n’est pas le cas.

Responsabilité et liberté sont indissociables. On ne peut être responsable que d’actions que l’on est véritablement libre de choisir. Si les décisions sont entièrement dictées par des contraintes externes, la responsabilité devient floue. Lorsqu'on cesse de demander aux individus de réfléchir sur le plan moral ou politique, on leur demande simplement d’exécuter.

Et si l’on examine honnêtement le fonctionnement actuel des systèmes d’innovation, c’est souvent ce qui se passe. La plupart des innovateurs ne se perçoivent pas comme des personnes qui font des choix. Ils se perçoivent comme des personnes qui naviguent entre les contraintes. Priorités de financement, objectifs trimestriels, concurrence industrielle, discours sur la course technologique, attentes du marché, pression des investisseurs, incitations à la publication, hiérarchies institutionnelles : l’espace dans lequel les décisions peuvent réellement être prises semble souvent extrêmement restreint.

Quels choix sont permis ?

Il n’en résulte pas nécessairement du cynisme. De nombreux chercheurs, ingénieurs, fondateurs ou entrepreneurs souhaitent sincèrement apporter une contribution positive à la société. Mais le système redéfinit sans cesse ce qui est considéré comme un choix légitime. Certaines questions deviennent évidentes (changement d'échelle, performances, adéquation au marché, potentiel de croissance), tandis que d’autres disparaissent progressivement du débat.

À qui la technologie profite-t-elle réellement ? Quelles formes de dépendance crée-t-elle ? Quels modes de vie normalise-t-elle ? Quels coûts environnementaux sont rendus invisibles parce qu’ils se produisent ailleurs ? Et la plus importante de toutes : cette technologie devrait-elle exister ?

Ces questions disparaissent rarement parce que les individus sont malveillants. Elles disparaissent parce que le système rend difficile de les poser.

C’est là que l’argument de Xavier Pavie devient intéressant. Son propos n’est pas simplement que l’innovation devrait devenir « plus éthique ». C’est que les innovateurs eux-mêmes doivent changer. Selon lui, l’innovation nécessite une forme de « conversion ». Non pas religieuse, mais cognitive et philosophique.

Car si les innovateurs se perçoivent comme n’ayant pas de véritable choix, l’éthique devient essentiellement décorative : un discours ajouté a posteriori à des décisions structurelles déjà prises ailleurs. Cela se voit dans la manière dont se déroulent de nombreuses trajectoires technologiques. Dès qu’un domaine devient stratégiquement important sur le plan économique, la logique de l’accélération tend à prendre le dessus. L’innovation devient une course que personne ne prétend plus contrôler, ni questionner.

Une nouvelle posture d'innovateur

Et pourtant, il est possible de rompre avec cette logique. Xavier Pavie cite l'exemple de GE Healthcare et du développement d'un électrocardiographe économique initialement conçu pour les milieux défavorisés. Ce qui importe dans cet exemple, ce n’est pas le produit en soi. C’est le fait que le projet est né de l’initiative d’équipes de R&D qui considéraient comme inacceptable le manque d’accès aux technologies de santé dans les zones rurales. Le projet n’était pas initialement motivé par l’optimisation du marché. Il est parti d’un enjeu social. Il est intéressant de noter qu’une fois développé, l’appareil s’est également révélé pertinent sur des marchés qui n’avaient même pas été ciblés au départ. La valeur économique a suivi la pertinence sociale de la solution plutôt que de la précéder.

Cela peut sembler anecdotique, mais cela renvoie à quelque chose de plus vaste : les systèmes d’innovation partent souvent du principe que les préoccupations sociales sont des contraintes imposées de l’extérieur au développement technologique. En réalité, elles peuvent aussi être des points de départ pour l’invention elle-même. Pavie développe cette idée à travers ce qu’il appelle l’« innovation-care » : une approche de l’innovation fondée non seulement sur l’efficacité ou l’expérience utilisateur, mais aussi sur l’attention portée aux interdépendances. Pas seulement les clients, mais aussi les travailleurs, les écosystèmes, les populations vulnérables, la vie non humaine, les générations futures. En ce sens, cela va bien au-delà de la rhétorique désormais classique du « design centré sur l’humain », qui reste souvent étroitement focalisée sur les utilisateurs, souvent dotés d’un pouvoir d’achat.

La difficulté est toutefois qu’une telle approche exige du temps, de l’attention, un esprit critique et une réflexion collective : précisément les éléments que les systèmes d’innovation contemporains ont tendance à réduire.

C’est pourquoi la dimension philosophique revêt une importance particulière. Depuis des décennies, des penseurs tels qu’Hannah Arendt ou Hans Jonas ont mis en garde contre le fait que les sociétés technologiques dissocient progressivement l’action de la responsabilité. L'ampleur et la complexité des systèmes techniques modernes rendent les conséquences difficiles à percevoir, répartissent la responsabilité entre de longues chaînes d'acteurs et créent des situations où les individus participent à des dynamiques qu'ils ne contrôlent plus.

L'innovation n'est donc pas seulement une question technique. C'est une question sur le type d'êtres humains que les institutions nous encouragent à devenir. Les systèmes d'innovation produisent-ils des individus capables de jugement, de retenue et de responsabilité ? Ou produisent-ils principalement des acteurs formés à optimiser des objectifs qui ne sont jamais remis en question ?

Le problème ne réside pas simplement dans le fait que l’innovation manque de comités d’éthique, de mesures d’impact ou de meilleurs cadres de gouvernance. La question plus profonde est que de nombreux innovateurs sont structurellement découragés d’exercer un jugement politique et moral dès le départ.

La question n’est donc pas seulement de savoir comment réglementer l’innovation différemment. Il s’agit de savoir si nous sommes encore capables de former des innovateurs qui croient qu’ils ont le droit de faire des choix différents.

[1] Xavier Pavie, L’innovation à l’épreuve de la philosophie, Presses Universitaires de France, 2018.