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Produire du savoir, ou rendre l'action possible ?

Il fait une chaleur inédite en France, alors que l'été commence à peine. Le quotidien devient insupportable : les écoles demandent aux parents de garder leurs enfants pour éviter qu'ils cuisent dans des salles à 35 °C, les travailleurs sur les chantiers risquent leur vie, et ceux qui le peuvent restent cloîtrés dans le noir chez eux. Pourtant le gros de l'activité se poursuit comme si de rien n'était. Tout est inadapté, mais nous continuons, en souffrant, en attendant que ça passe.

Photo de Markus Spiske.
Photo de Markus Spiske.

J'étais hier dans une pièce où la climatisation ne fonctionnait pas, avec une dizaine de chercheurs, à travailler sur l'impact sociétal de leur projet de recherche. L'ironie ne m'a pas échappé : je continue de prêcher une science au service de la société, les chercheurs sont motivés et veulent voir leur travail produire des résultats, alors même que ce travail est rendu impossible (on ne pense plus correctement à cette température) par le fait que celui d'autres scientifiques, lui, a été ignoré.

C'était évidemment prévisible.

Cela fait plus de cinquante ans que le rapport Meadows, en 1972, présentait la courbe à laquelle s'attendre. Depuis, les rapports se sont empilés, année après année, chacun plus alarmant que le précédent, jusqu'aux travaux du GIEC qui ne laissent pas de place au doute. La chaleur de cette semaine n'est pas un accident : Météo-France répète, sans détour, que ces épisodes seront de plus en plus fréquents, précoces et intenses. La nuit du 22 juin a battu le record absolu de chaleur nocturne du pays. Tout cela avait été prévu, et nous suivons la trajectoire annoncée.

Il n'y a donc pas de déficit de savoir. Les données sont là.

Et pourtant nous continuons d'en produire. Chaque rapport est plus fin que le précédent : les modélisations s'affinent, la granularité des projections aussi. Chaque année on peut lire des études dans des domaines précis : l'impact du changement climatique sur la santé, l'agriculture, le travail, les migrations, la finance. Nous espérons qu'à force de précision, le savoir finira par faire bouger les choses. Mais ce n'est ni le savoir, ni la précision qui manque.

Chacun à sa place

Accablé par la chaleur, on aimerait trouver un coupable. Si les données sont connues, pourquoi (ou par qui) en sommes-nous là ? Pourtant, si on peut blâmer le fonctionnement économique dans son ensemble, et la course à la croissance économique (prioritaire sur tous les autres sujets) comme horizon politique, il est difficile de trouver des coupables tout indiqués. On peut se tourner vers les gouvernements passés qui n'ont pas anticipé, les dirigeants de compagnies pétrolières qui préservent leur business historique. Ce n'est pourtant pas un nombre de personnes suffisant pour paralyser tout un pays. Le plus troublant aujourd'hui, c'est que très peu de personnes jouent réellement le mauvais rôle.

Prenons les scientifiques qui alertent sur le climat, ceux qui agissent sur le monde surtout en informant la décision publique. Ils font leur travail, et ils le font bien : ils mesurent, ils modélisent, ils écrivent. Produire ce savoir est ce qu'on attend d'eux, et ils considèrent souvent que c'est là que leur rôle s'arrête. Il est vrai que la décision politique ne leur appartient pas.

Et puis on l'oublie souvent : un chercheur est un salarié. Il dépend d'un employeur, d'une institution, d'une politique publique de recherche et de financements dont il n'a pas choisi les critères de réussite. On peut espérer qu'il agisse en citoyen, et certains le font. Mais lui demander de porter seul ce que toute l'organisation de son travail décourage, c'est beaucoup attendre d'un individu, et trop attendre de l'ensemble de la profession.

À côté de cela, l'élu gère la crise quand elle est devant sa porte, l'institution répond à la commande qu'on lui passe, le salarié ou l'administratif fait ce qu'on lui demande dans le périmètre de sa fiche de poste. Chacun de ces comportements, pris isolément, est raisonnable. On pourrait les défendre sans difficulté. Et pourtant leur somme, c'est un pays à 35 °C, et personne pour se sentir directement responsable de la chaleur.

Rester dans son rôle n'est pas seulement "confortable" : c'est la voie qui récompense. Notre carrière avance, on est bien évalué, voire même écouté. Sortir de son rôle, à l'inverse, coûte. Faire des vagues n'est pas apprécié, et cela réclame une énergie folle. J'ai suivi un chercheur dans ses péripéties, au sein d'un grand organisme de recherche, alors qu'il voulait simplement s'impliquer davantage sur les questions environnementales et l'officialiser dans sa fiche de poste. Il a dû se battre contre sa propre direction, des mois durant, pour en obtenir le droit. Rien d'héroïque, juste l'envie de faire un peu plus que son périmètre actuel, et cela l'a épuisé. Je ne mentionne même pas ici les chercheurs qui prennent la parole médiatiquement et en subissent les conséquences sur les réseaux sociaux sous forme de vague de haine et de menace.

C'est cela qu'il faut comprendre. Le système n'a pas besoin de mauvaises volontés pour produire l'inaction : rester dans son rôle est confortable et la sortie coûteuse. La responsabilité se dilue jusqu'à ce que plus personne ne la porte. Ulrich Beck parlait de l'irresponsabilité organisée, il me semble qu'on peut reprendre ce terme pour qualifier notre époque. Nous ne sommes pas face à la faute morale de milliers ou centaines de milliers d'individus, mais face à une architecture qui permet à chacun de faire son travail de façon consciencieuse, et d'estimer que ce sont désormais à d'autres de faire les changements qui s'imposent.

Pourtant, face à une menace existentielle, il faut poser la question : jusqu'où doit aller la fidélité au rôle ? Est-ce que bien faire ce qu'on attend de vous est suffisant ?

Répondre à la commande

Récemment, le dirigeant d'un grand institut de recherche public me disait : « En tant qu'institution publique, nous répondons à la commande du gouvernement. » C'est en effet une grande partie du mandat. Mais est-ce suffisant face à une menace qui ne ressemble à aucune autre ?

Car le politique ne se tourne vers la science que dans la crise. La vache folle, le Covid, la canicule : à chaque fois, les chercheurs sont appelés en urgence, écoutés, remerciés. Puis la crise passe, et le calme revient avec son silence. Or le changement climatique n'est pas une crise. C'est une montée inexorable, qui fera réagir lorsqu'il sera bien trop tard. L'alerte est donnée, posée sous forme de rapport sur un bureau, mais quel est son impact réel si elle n'est pas entendue ?

La responsabilité d'une institution publique s'arrête-t-elle au rapport produit ? Ou va-t-elle jusqu'à entreprendre toutes les actions nécessaires jusqu'à ce que cette alerte soit entendue ? Est-ce que ce sont les scientifiques eux-mêmes, en tant qu'individus, qui doivent porter les messages de plus en plus fort ? Quelle est la place de leur employeur dans ce cas ?

Certains demandent que les scientifiques sortent de leur réserve et se fassent militants. Quelques scientifiques deviennent plus présents dans les médias, soutiennent des campagnes publiques, et ils en paient souvent le prix. Cette position n'est pas non plus exempte de problèmes. Militer est un autre métier, qu'ils ne maîtrisent pas forcément. Savoir qu'un problème existe ne dit pas quelle solution lui apporter. Il peut même y avoir un effet contre-productif : un scientifique jugé alarmiste ou trop engagé prend le risque de ne plus être écouté par l'administration. Ce n'est pas une action coup de poing dont nous avons besoin, ni de quelques individus qui se sacrifient pour les autres. C'est d'une autre organisation du travail.

Hors temps de crise, le politique a orienté la recherche et l'innovation vers une seule boussole : la performance économique. Compétitivité, brevets, création d'entreprises, croissance. C'est cela qu'on évalue. La production de savoir est structurée pour cela. Lui demander de peser sur ce pour quoi elle n'a pas été organisée est illusoire.

Travailler autrement

Lors du Green Deal, dans l'enthousiasme post-2020, les institutions scientifiques ont montré les trajectoires à suivre. Pourtant, dans l'optimisme ambiant, on pouvait déjà entendre certains parlementaires et élus locaux : « C'est très bien, tout cela, mais je ne vois pas comment on va le mettre en œuvre sur le terrain. » Comment les institutions scientifiques ont réagi à cette interrogation ? En restant dans leur rôle : l'implémentation n'est pas notre travail, au mieux on peut étudier où est-ce que cela va bloquer sur le terrain. Des années plus tard, une fois la colère des parties prenantes passée par là, et alors que toutes les avancées sont détricotées une à une, un directeur d'organisme de recherche m'a dit : « On a peut-être manqué quelque chose. »

Ce quelque chose, je crois, n'était pas un rapport de plus sur les blocages. C'étaient les gens du terrain dans la pièce, dès le début. C'est ce que nous avons fait pendant quinze ans chez SoScience, et ce que je vois aujourd'hui à l'œuvre dans une entreprise deeptech dont j'accompagne le développement. Quand ça marche, ce n'est pas magique : les solutions sont plus lentes à créer, mais elles tiennent, parce qu'elles ont été pensées par ceux qui devront les implémenter et les vivre.

Une autre organisation du travail, c'est cela : réunir, dès le départ, ceux qui produisent le savoir, ceux qui vivent le problème sur le terrain, ceux qui portent déjà des solutions et ceux qui font les politiques publiques. Non pour que le chercheur cesse d'être chercheur, mais pour que « bien faire son métier » ait une nouvelle signification : produire un savoir qui tienne compte, dès sa conception, de la manière dont il pourra agir. Il ne s'agit pas ici de sciences participatives, ou de quelques projets "différents des autres" qu'on mettra en avant dans un rapport annuel. Il s'agit de repenser entièrement l'organisation du travail de recherche et innovation pour que le savoir produit ne le soit pas sous forme de rapport, mais de solutions co-conçues et activables par les acteurs qui ont participé à la recherche (qu'ils soient activistes, travailleurs, agriculteurs, artistes...).

C'est un retour à une forme de démocratie. Pas celle des urnes, mais une démocratie technique, celle qui élargit le cercle de ceux qui ont voix au chapitre sur ce que la science fabrique et sur les propositions qu'elle fait. Ne pas proposer de solutions surplombantes dans des rapports, mais aller créer la recherche et son implémentation avec les parties prenantes est encore trop rare. Ce n'est pas intégré aux organisations du travail de la recherche et innovation.

Nous ne manquons pas de savoir. Nous avons même appris à en faire de la valeur économique : c'est tout le sens de ce que nous appelons la valorisation, avec ses métiers, ses structures et ses financements. Mais nous n'avons jamais donné à la valeur sociale et environnementale le même droit de cité : ni organisation, ni fonds, ni formation, ni carrière. La vraie question n'est donc pas de demander aux chercheurs d'être plus responsables. C'est de savoir quand nous déciderons de construire, pour la transition, l'infrastructure que nous avons su bâtir pour le marché.