Passer de l’engagement à la co-création dans le monde académique
Les chercheurs doivent-ils être “engagés” ? La question revient régulièrement dans les débats publics, souvent avec une inquiétude sous-jacente : celle de voir la science devenir militante, idéologique, ou perdre sa prétendue neutralité.
Mais cette manière de poser le problème est déjà trompeuse. Elle suppose qu’il existerait, d’un côté, une science parfaitement neutre et extérieure au monde social, et de l’autre des chercheurs qui “sortiraient” de leur rôle lorsqu’ils s’intéressent aux enjeux politiques, écologiques ou sociaux contemporains.
Entre prise de distance et engagement militant, nous pensons qu'il existe une troisième voie à explorer pour le monde universitaire : la co-création.

Le cas des études féministes : des savoirs ancrés dans le social
A partir de la fin des années 70 et dans les années 1980, les études féministes ont démontré que la question du sexisme dans les sciences ne revêt pas qu’une dimension sociale mais aussi épistémologique. Ainsi, le sexisme est non seulement présent dans les laboratoires, avec moins de femmes chercheuses que d'hommes. Mais de plus, il influence les résultats et énoncés de la recherche [1].
En soulignant la dimension sexiste [2] de nombreux savoirs scientifiques (dans les sciences naturelles mais aussi sociales), les études féministes ont montré qu’il est impossible d’ignorer que les producteurs de savoirs scientifiques sont des acteurs sociaux situés. Les chercheurs appartiennent à un contexte particulier qui influence nécessairement leur façon de comprendre le réel.
« Derrière la description la plus banale, la moins engagée, la plus neutre, se construit une perspective sur la réalité qui est située, ancrée » [3].
Autrement dit : la neutralité absolue n’existe probablement pas sous la forme dans laquelle nous aimons parfois l’imaginer.
La neutralité comme mythe institutionnel
Certains acteurs souhaitent continuer à défendre l'objectivité absolue des résultats de recherche. Pour cela, ils invoquent des erreurs, des cas isolés ou des cas de “mauvaise science”.
« Selon une définition générale du bien-faire scientifique, ce biais sexiste ne devrait pas advenir, il est une déviance ; [...] si la science (avec un grand S) se déployait selon son essence propre, elle ne manifesterait pas ces aberrations » [4].
En bref, il y a bien des études sexistes, mais ce n’est pas une raison pour remettre en question les pratiques de recherche. Ce sont les individus qui auraient fauté en appliquant mal la méthode scientifique.
Au contraire, le travail des chercheurs en sciences humaines et sociales nous montre que ce sont « des différences socialement construites qui mènent à des inégalités et à des discriminations – dissimulées derrière une neutralité de façade » [5].
Cela ne signifie pas que les faits deviennent relatifs. Cela signifie en revanche que la production des savoirs n’est jamais totalement séparée des structures sociales, culturelles, économiques et politiques dans lesquelles elle s’inscrit.
C’est ici que la question de la co-création devient intéressante.
S'il faut se faire à l'idée que tout acteur est forcément situé, alors il devient primordial de permettre à des acteurs très divers sur une même question de participer à la création des résultats de recherche. La co-création apparaît alors comme une nouvelle pratique de recherche permettant de réduire certains biais issus des angles morts individuels.
Les scientifiques peuvent-ils être engagés ?
Un chercheur est un citoyen. Pour autant, sa profession s'accompagne aussi d'une déontologie : ce ne sont pas les avis, idées ou croyances du chercheur qui doivent dicter les résultats de sa recherche.
Cependant, comme le rappelle le sociologue Eric Fassin, de nombreuses recherches sont menées non pas par « une sorte de curiosité intellectuelle désintéressée » mais parce qu'il y a derrière « une volonté de changer le monde ».
D’ailleurs, cette tension dépasse largement les seules sciences humaines et sociales. Les chercheurs qui travaillent sur les futures générations de batteries n'ont-ils pas en tête une vision d'un autre monde ? Les chercheurs et chercheuses en écotoxicologie ou en écologie seraient-ils davantage désintéressés et imperméables aux enjeux de société ?
L’idée selon laquelle seules certaines disciplines seraient “politiques” tandis que d’autres produiraient des savoirs parfaitement neutres est difficile à tenir. L'époque que nous vivons n'est d'ailleurs pas pour rien dans la redéfinition de ce métier.
« La science, la recherche doit de plus en plus apprendre à sortir de sa tour d’ivoire, ce qui veut dire être impliquée dans l’environnement social auquel elle appartient » affirmait Joseph Taradellas, professeur d’écotoxicologie à l’Institut du Génie de l’Environnement de l'École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), lors du colloque Sciences Citoyennes organisé le 6 avril 2018 sur le sujet de la responsabilité au sein de la recherche scientifique.
La co-création comme pratique de recherche ancrée dans les enjeux de société
Chez SoScience, nous défendons et promouvons une science qui s'engage, qui se considère et se positionne comme une partie prenante de la société, à l’écoute des préoccupations sociétales et en capacité d’agir.
Cette posture ne consiste pas à transformer les chercheurs en militants. Elle consiste à reconnaître que les orientations de la recherche, les problèmes jugés légitimes, les usages des technologies développées et les impacts produits sont déjà profondément traversés par des choix collectifs et politiques.
Cette recherche doit pouvoir orienter et valoriser les résultats de la recherche pour répondre à des préoccupations sociétales. Un certain nombre de chercheurs et chercheuses sont déjà dans cette posture et les instituts de recherche avec lesquels nous travaillons commencent également à l’intégrer à un niveau politique et structurel.
Pour parvenir à des résultats de recherche qui s'ancrent dans nos enjeux de société et préoccupations sociales actuelles, nous proposons des méthodes qui permettent la co-création avec la société civile (citoyens, ONG, entrepreneurs sociaux scientifiques).
De façon concrète, nos programmes d’open innovation The Future Of permettent depuis 2016 de faire émerger des collaborations de recherche multi-acteurs avec la société civile sur des problématiques en lien avec des enjeux sociaux et environnementaux.
Que ce soit sur l'eau en environnement urbain, la santé des sols, les modèles épidémiques aux frontières ou l'énergie pour la mobilité : tous ces sujets gagnent scientifiquement lorsqu'ils sont menés avec des acteurs diversifiés.
La question n’est donc peut-être pas de savoir si les chercheurs doivent être engagés. La question est plutôt : qui est autorisé à participer à la définition des problèmes scientifiques, des futurs technologiques et des savoirs considérés comme légitimes ?
[1] Dominique Pestre (2006), Introduction aux Science Studies, Chapitre 5 Femmes, genre et science : objectivité et parti pris.
[2] « Par “sexiste”, d’une part, le fait que ces savoirs reproduisent les préjugés les plus ordinaires quant aux relations entre les hommes et les femmes, qu’ils en font l’ossature de leur discours et les légitiment. De l’autre, de naturaliser la différence et/ou l’inégalité femmes/hommes ».
[3] Florence Piron (2019), Et si la recherche scientifique ne pouvait pas être neutre ?, sous la direction de Laurence Brière, Mélissa Lieutenant-Gosselin et Florence Piron, chapitre 9 « L’amoralité du positivisme institutionnel », pp. 135-168. Québec : Éditions science et bien commun.
[4] Dominique Pestre (2006), Introduction aux Science Studies, op. cit.
[5] Pauline Gandré, « Les sciences : un nouveau champ d'investigation pour les gender studies », Idées économiques et sociales, 2012/1 (N° 167), p. 52-58.