Est-on vraiment sourd aux appels de nos scientifiques ?

Au micro de Camille Crosnier, deux questions posées par Aurélien Barrau nous ont interpellées. « Globalement on écoute les médecins. Pourquoi n’écoute-t-on pas les climatologues et les biologistes face à la méta-crise écologique qui se profile ?»

« Parce que la situation est parfaitement claire quant à l’anéantissement biologique global qui est déjà en cours. L’autre point que je trouve intéressant c’est qu’ici on accepte des restrictions très fortes de liberté pour sauver nos vies. Il faut le faire tant que ça reste provisoire bien sûr. Pourquoi n’acceptons-nous pas des restrictions de liberté, qui seraient infiniment moindres et qui ré-ouvriraient d’autres libertés, pour pérenniser la vie sur terre ? »

Alors pourquoi n’écoute-t-on pas les scientifiques climatologues quand on écoute les médecins ? Pourquoi acceptons-nous de tout changer du jour au lendemain alors que, pour des conséquences pourtant annoncées comme bien plus graves, nous refusons des modifications bien moindres ?

Trop tard

Aurélien Barrau souligne avec raison le double constat : dans les deux cas il s’agit bien 1) d’alertes scientifiques largement documentées et 2) d’un choix politique. Dans le cas du Covid-19, les épidémiologistes nous ont prévenus et le confinement est imposé par le gouvernement comme réponse politique coercitive touchant à la fois l’économie et les libertés individuelles. Dans le cas du réchauffement climatique, les climatologues alertent depuis des décennies, pourtant les mesures prises restent extrêmement faibles.

La différence fondamentale est que dans le cas du Covid-19, la crise est là. Ou plutôt : elle est exactement sur nous, avec ses conséquences directes, visibles, immédiates. Parce qu’il ne faut pas s’y tromper : les scientifiques alertent depuis plus de 10 ans sur l’arrivée d’une telle pandémie. Comme pour le réchauffement climatique, ils n’ont simplement pas été écoutés. L’oreille attentive n’a même pas été tendue en décembre, janvier ou février quand la crise touchait déjà la Chine puis l’Italie. Il a fallu attendre mars pour que la décision politique coercitive soit prise.

En temps normal, l’action politique reste principalement structurée autour d’un objectif de stabilité économique et de croissance. Toute donnée scientifique n’est réellement prise en compte que lorsqu’elle peut être intégrée à cet agenda. Nos systèmes de recherche eux-mêmes sont largement évalués à travers des indicateurs économiques : nombre d’entreprises créées, brevets déposés, capitaux levés, compétitivité. Lorsque les données scientifiques entrent en contradiction avec ces priorités — climat contre croissance, pandémie contre économie — alors l’action politique est retardée autant que possible, jusqu’au moment où la crise devient impossible à ignorer.

Pour le Covid-19 comme pour le climat, cela signifie souvent la même chose : agir trop tard.

L’irréconciliable trio science, société, politique

« Comment ? Nous nous gargarisons de la qualité de notre recherche, de nos technologies, mais nous n’écoutons pas nos scientifiques ? »

Pour faire simple, je vais m’intéresser à deux rôles communément endossés par l’institution scientifique : l’alerte et la création de technologies ou de solutions.

Quand ils sont lanceurs d’alerte, les scientifiques ne sont plus les acteurs dociles et efficaces de la politique de recherche. L’alerte devient alors un lieu de convergence entre science et société : les manifestations pour le climat en sont un exemple, tout comme Greta Thunberg demandant aux responsables politiques d’écouter les scientifiques. Mais cette configuration laisse le politique dans une position particulière. Car face aux enjeux climatiques, comme face aux coronavirus, sonner l’alerte ne suffit pas. Il faut aussi produire des réponses concrètes, des solutions efficaces : par exemple, si on reprend le cas du coronavirus, des médicaments [1].

Les scientifiques ne peuvent évidemment être qu’une partie de la solution. Ils peuvent indiquer, proposer, documenter, expérimenter. Mais ils ne peuvent pas décider seuls, car toute décision aux implications collectives reste fondamentalement politique. L’invention de solutions scientifiques et leur mise en application est une véritable union des politiques publiques et de la science. Le problème est que notre système de recherche et de valorisation n’est pas réellement organisé pour répondre rapidement à des crises systémiques de long terme [2] et laisse la société civile en dehors des décisions prises. Il sait produire de l’excellence scientifique et de la compétitivité technologique ; il peine beaucoup plus à orienter durablement ses capacités vers des besoins collectifs définis démocratiquement.

Notre système de recherche peut donner l’alerte, mais ne mène pas directement à l’action. Il peut développer des solutions, mais souvent pour les mauvais problèmes. Nous avons une abondance d’objets connectés permettant à des individus en parfaite santé de mesurer leurs constantes biologiques en temps réel, mais aucun traitement immédiatement disponible contre les coronavirus malgré les alertes répétées depuis le SARS en 2003.

Ce décalage n’est pas le signe d’un système absurde ou irrationnel. Il révèle surtout que ses priorités restent celles du siècle précédent : compétition économique, innovation marchande, croissance, souveraineté industrielle. Non pas que ces objectifs soient illégitimes en soi, mais ils ne suffisent plus à répondre aux enjeux contemporains.

La question n’est donc pas simplement celle de “l’écoute de la science”. Les responsables politiques savent parfaitement écouter les scientifiques lorsque cela sert leurs priorités stratégiques, économiques ou industrielles.

La question est plus profonde : quels problèmes notre système de recherche est-il réellement conçu pour résoudre ? Et qui participe à définir ces priorités ?

Réconcilier l’alerte et l’action

Réconcilier science, politique et société, c’est aussi réconcilier le temps de l’alerte avec celui de l’action.

Les sciences citoyennes, l’innovation ouverte, de nouvelles formes de co-construction entre chercheurs, citoyens, associations, institutions publiques et acteurs économiques sont autant de pratiques encore émergentes mais essentielles à explorer. Non parce qu’elles seraient miraculeuses, mais parce qu’elles ouvrent la possibilité d’un autre rapport entre production des savoirs et décisions collectives.

Nous restons aujourd’hui au tout début de ces transformations. Ces pratiques, mêmes naissantes, sont nécessaires aux politiques publiques de recherche à venir [3] et doivent préfigurer une nouvelle norme. Il devient de plus en plus difficile d’imaginer que les crises à venir pourront être affrontées avec des systèmes de recherche conçus principalement pour produire de la compétitivité économique.

Le problème n’est pas uniquement que les scientifiques ne soient pas écoutés. C’est que nos institutions savent encore mal transformer l’alerte scientifique en capacité collective d’action.

[1] Bruno Canard, chercheur au CNRS s’indigne du fait qu’un médicament pourrait déjà être fonctionnel si les recherches sur la famille des coronavirus avaient été financées de façon continue depuis la crise du SARS, également causé par un coronavirus, en 2003

[2] La mise en place d’appel à projet « flash » pour financer en urgence des recherches sur le Covid-19 est révélateur. A quand un appel à projet flash pour découvrir en 3 mois comment restaurer la biodiversité ?

[3] Notamment la future loi de programmation pour la recherche dont la discussion parlementaire a été retardée suite au Covid-19