Les véhicules autonomes ne sont pas un problème technique
Les véhicules autonomes sont actuellement présentés comme l'une des avancées technologiques les plus prometteuses dans le domaine de la mobilité. Des routes plus sûres, une réduction des émissions, un meilleur accès aux transports, des systèmes plus efficaces : la liste des avantages attendus est longue et désormais bien connue. Ces promesses ne relèvent pas seulement de la spéculation. Elles déterminent déjà les stratégies industrielles et les politiques publiques.

En France, le déploiement des véhicules autonomes est considéré comme une priorité nationale[1]. Partout dans le monde, les grandes entreprises technologiques et les acteurs du secteur automobile investissent massivement, se livrant à une course effrénée pour commercialiser ces systèmes.
À ce stade, la question est souvent posée en termes relativement simples : comment rendre les véhicules autonomes sûrs, fiables et acceptables ? Cette formulation fait partie du problème.
Qu'est-ce qui est réellement optimisé ?
Les véhicules autonomes ne constituent pas une innovation unique. Ils sont le résultat de la convergence de multiples systèmes : intelligence artificielle, capteurs, infrastructures, flux de données, cadres réglementaires, modèles économiques.
Et au sein de ce système, des choix sont constamment opérés.
Quel niveau de sécurité est « acceptable » ? Quels compromis entre coût et redondance ? Quelles données sont collectées, et dans quel but ? Quelles infrastructures sont nécessaires, et qui les finance ? Qui a accès à ces services, et à quelles conditions ?
Ces questions ont des implications très concrètes.
Un système optimisé pour les zones urbaines denses ne répond pas aux besoins de mobilité en milieu rural. Un modèle reposant sur des coûts initiaux élevés et des infrastructures complexes limite l’accessibilité. Le remplacement des conducteurs par des systèmes automatisés soulève des questions immédiates concernant l’emploi et les transitions. La collecte de grands volumes de données sur la mobilité crée des dépendances et des risques qui ne sont pas neutres.
Pourtant, ces éléments sont souvent considérés comme des contraintes secondaires, plutôt que comme des choix de conception essentiels.
Lorsque j’ai été invité à m’exprimer sur l’innovation responsable chez Alphabet X Development (anciennement Google X Labs), une entité fortement impliquée dans le développement des véhicules autonomes, ce qui m’a frappé, ce n’était pas l’absence de préoccupation à l’égard de ces questions, mais la manière dont elles étaient abordées.
La question n’est pas de savoir si les véhicules autonomes doivent être responsables. Il s’agit plutôt de déterminer quelles dimensions de la responsabilité peuvent être intégrées sans ralentir le développement, sans augmenter les coûts au-delà de seuils acceptables, ni créer trop d’incertitudes pour le déploiement.
La responsabilité fait partie de l’équation, mais elle ne la définit pas.
Ce que le terme « responsable » implique réellement
Une grande partie du débat sur les véhicules autonomes part du principe que l'innovation peut être équilibrée : que les avantages économiques, sociaux et environnementaux peuvent être conciliés si la technologie est bien conçue.
Dans la pratique, ces dimensions n'ont pas toutes le même poids.
La performance économique (croissance, compétitivité, retour sur investissement) reste centrale. Elle détermine où vont les investissements, quels cas d’utilisation sont prioritaires et quels acteurs peuvent participer.
D’autres dimensions (accessibilité, inclusion, impact environnemental) sont prises en compte, mais sous certaines conditions. L’accessibilité en milieu rural, par exemple, dépend d’investissements dans les infrastructures qui sont rarement prioritaires. Les gains environnementaux sont souvent liés à des hypothèses sur la mobilité partagée qui ne sont pas garanties. L’inclusion dépend de modèles de tarification qui peuvent ou non voir le jour.
Il ne s’agit pas de détails de mise en œuvre. Ce sont des compromis structurels. Au moment où les questions de responsabilité sont officiellement abordées — par le biais de la réglementation, de directives éthiques ou d’ajustements de conception —, bon nombre de ces compromis ont déjà été faits.
À ce stade, la responsabilité devient une question de correction : améliorer les marges de sécurité, protéger les données, ajuster les services.
Mais la trajectoire est déjà tracée. C'est là la limite de l'idée selon laquelle les technologies peuvent simplement être rendues « responsables ». Elle suppose que la responsabilité peut être ajoutée a posteriori.
En réalité, tout dépend des acteurs impliqués dès le début, des problèmes jugés prioritaires et des contraintes considérées comme non négociables.
Ce que montre cet exemple
Les véhicules autonomes mettent en lumière une dynamique plus large.
Les systèmes technologiques ne sont pas neutres. Ils sont façonnés par les stratégies industrielles, les priorités politiques, les infrastructures disponibles et les modèles économiques. Ces éléments définissent non seulement ce qui est possible, mais aussi ce qui est recherché.
Une fois qu’une direction est prise, il devient de plus en plus difficile de changer de cap. Les investissements sont engagés, les infrastructures sont construites, les écosystèmes s’alignent.
La question n’est donc pas seulement de savoir comment rendre une technologie donnée plus responsable.
Il s’agit de savoir si nous sommes capables d’influencer les conditions dans lesquelles elle est développée dès le départ, avant que certains choix ne deviennent irréversibles.
Cela soulève une question plus concrète et souvent négligée : qui est réellement en mesure de façonner ces technologies ?
Qui est autour de la table lorsque les premiers choix de conception sont faits ? Quels acteurs ont accès aux ressources, aux infrastructures et aux partenariats nécessaires pour participer ? Quels sont les besoins considérés comme légitimes, et lesquels ne sont même pas formulés ?
Aujourd’hui, ces espaces sont largement occupés par des acteurs industriels, de grandes entreprises technologiques et des institutions publiques qui partagent leurs priorités. D’autres acteurs (communautés locales, organisations de la société civile, entrepreneurs sociaux) sont rarement impliqués aux étapes où se prennent les décisions clés.
C’est là que la question de la co-création prend toute son importance. Sans une implication précoce et significative d’un éventail plus large d’acteurs, les mêmes schémas ont tendance à se reproduire : les technologies sont développées pour les contextes, les utilisateurs et les modèles qui sont déjà prioritaires.
La question est souvent formulée en termes simples : comment rendre les véhicules autonomes sûrs, fiables et acceptables ? Mais cette question en cache une autre, plus fondamentale.
Qui est ce « nous » ?
S’agit-il des entreprises qui développent la technologie ? Des autorités publiques qui la réglementent ? Les ingénieurs qui conçoivent les systèmes ? Ou les personnes dont la vie, l’emploi et l’environnement seront affectés par celle-ci ?
Tant que ce « nous » reste indéfini, le cadre de réflexion lui-même est trompeur. Il suggère une capacité collective à agir, alors que les décisions sont en réalité concentrées entre les mains d’un groupe restreint d’acteurs.
C’est pourquoi le problème n’est pas seulement technique. Il s’agit de savoir qui a le pouvoir de décider ce que signifie une innovation responsable, et pour qui.
[1] Les Echos, 31/01 2018.